vendredi 7 mars 2014

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La fausse alerte Netflix et l'avenir de la neutralité du Net

Dans le sens commun, la "neutralité du Net", se réfère à la non-différenciation des paquets de données dans l'infrastructure de transport. Pour faire une analogie postale, mettons nos datagrammes IP dans de vraies enveloppes. La neutralité de la Poste, c'est de transporter toutes les lettres sans les ouvrir, quel que soit leur contenu. Mais cela n'empêche pas La Poste de proposer un tarif lent, un tarif rapide, un tarif domestique et un tarif international sur le même réseau.

Il convient là de rappeler que l'Internet n'existe pas au niveau tuyau. Ce qui existe dans le sol c'est une ribambelle de réseaux (en majorité privés) qui sont interconnectés entre eux. D'où le nom d'ailleurs : Inter (connection) - Net (works). Et dans ce monde de l'interconnexion (en anglais le peering), c'est un peu la jungle : les grands (qu'on appelle le Tier 1) font payer les petits, mais les grands entre eux ne se facturent pas, ni les petits entre eux. Par contre les tout tout petits minuscules (vous et moi), on doit payer un abonnement mensuel aux "petits" qui sont, par rapport à nous, des "grands".
A noter que ces accords de peering se font de gré à gré et sont le plus souvent confidentiels. Quand on est FAI il est important d'avoir un super négociateur dans son équipe.. La métrique de base dans ces négociations étant : combien de trafic tu m'envoies, combien de trafic je t'envoie. Héritage d'une réalité historique : le consommateur final, celui qui paye pour venir, émet très peu (je voudrais voir Ben Hur en HD) et reçoit beaucoup (hop le voilà : bim 4Go !) ; à l'époque celui qui envoit, qui fournit donc le contenu, ne reçoit pas d'argent donc comment pourrait-il être payeur ? Ce n'est pas lui qui demande l'information, ça serait injuste qu'il paye pour satisfaire les besoins d'un autre. Qui accepterait de payer pour recevoir des appels téléphoniques (à part les américains) ? C'est donc sur cette base que l'écosystème des FAI s'est construit.
En noir les FAI, en vert nous les abonnés,
en rouge Netflix et en bleu les interconnections.

La confiance, ciment de la Multitude

Là ou le modèle trouve sa limite, c'est qu'il ne considère que les flux d'information et d'argent. Il fait notamment abstraction des flux de confiance qui sont la matière dans laquelle les plateformes forgent leur alliance avec la multitude. Google, Amazon et autres se sont donc emparés de cette relation avec l'utilisateur, reléguant les FAI au rôle de simple brancheurs de tuyaux. Et progressivement, ils ont ensuite créé des flux hybrides (Confiance/argent), autrement dit monétisé leur alliance. Du coup la base de l'écosystème est remise en cause puisque les utilisateurs dépensent de plus en plus directement dans les plateformes (Appstores, iTunes, Netflix, Deezer, Kisskissbankbank,...) et de moins en moins dans les tuyaux (mobiles à 2€/mois, opérateurs low-cost, ...).

Si l'on devait s'en tenir à "celui qui profite c'est celui qui paye", il semble alors logique que ces plateformes payent leur connection aux Tier 1 de plus en plus cher (car oui, ils payent les FAIs comme nous autres abonnés .. à moins qu'ils arrivent à négocier le contraire !). Et ce qui dérange les défenseurs de la neutralité bien sûr, ce n'est pas que Netflix paye plus cher : c'est qu'en échange, Netflix bénéficie d'un traitement de faveur de la part des FAI. Pourtant, côté individuel le même scénario se produit : il y a des abonnés qui consomment plus que d'autres, et ceux prêts à payer plus se voient proposer des abonnements plus luxueux. Des privilèges qui ne choquent personne puisqu'ils sont achetés. Alors, quelle différence entre l'individu qui paye plus cher pour plus de débit et l'entreprise ? L'échelle.
On crie au loup car on a peur d'un traitement de faveur pour Netflix qui lui permettrait d'étouffer les petits et donc à la fois la diversité et l'innovation, créant de fait un internet à deux vitesses entre les riches qui ont les beaux débits et les pauvres à qui des pans entiers de l'information globale deviennent inaccessible. Les blockbusters disponibles en streaming HD et les petits films indépendants au format vignette. Ce n'est pas faux.
Mais la neutralité des tuyaux n'empêchera pas cette évolution d'avoir lieu, pas plus qu'un sol plat ne garantit que toutes les maisons feront la même taille. Car le fossé se creuse très bien sans inégalités dans les infrastructures, simplement par la nature hégémonique de ces plateformes, qui forment autant de "points hauts" de l'Internet. En réalité ce qu'on risque à  ne pas laisser faire le marché opérer c'est de les voir déployer leurs propres infrastructures (Loon, Google fiber, les drones Titan ...), et finir non pas avec un Internet à plusieurs vitesses, mais avec plusieurs internets, pour les riches, pour les pauvres, pour tels et tels usagers.

Comment ? Un deuxième réseau privé qui se monterait en parallèle d'Internet, et qui pourrait bien faire ce qu'il veut du coup ? Quelle insolence !

Ca serait une sorte de retour du modèle AOL, ce qui parait saugrenu... Aussi saugrenu qu'un réseau de ballons stratosphériques qui irriguerait la planète de wifi, ou moins ? Et l'idée que les marques acceptent de mettre leur propre nom sous l'ombrelle d'une autre entreprise privée, c'est bizarre aussi, et pourtant cela arrive. Avant on avait un espace Nike chez AOL, maintenant on va sur facebook.com/Nike.

Je crois qu'on a tendance à oublier que l'argent de Netflix, c'est celui que ses clients lui ont confié. Et avec cet argent Netflix se doit de faire son possible pour leur offrir la meilleure expérience possible. Si cela nécessite de s'interconnecter directement avec Comcast, leur interdire de le faire revient à sous-optimiser l'usage des infrastructures et sacrifier le confort des utilisateurs sur l'autel d'un noble dessein dont la menace principale vient en fait d'ailleurs ! Levons nos yeux des couches profondes et allons voir ce qui se passe sur ces plateformes ...

En attendant de nous retrouver demain pour la suite de ce billet, je vous laisse en compagnie d'Henri Verdier qui nous parle de tout cela lors de son audition au Sénat en compagnie de Nicolas Colin :