lundi 24 mars 2014

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Direction Générale de Cloudwatt : Votez pour moi !

Paris, Mars 2014
Par recommandé (électronique) A/R


Chers membres du Conseil de Surveillance de Cloudwatt,


Je vous écris en compatriote, pour vous parler de notre avenir et du pouvoir qui est en vos mains pour défendre l’avenir de notre nation.

Les enjeux

La montée inexorable des géants américains du Net ne vous a pas échappé. Ayant assis leur mainmise sur les industries immatérielles (publicité, musique, presse...), ils s'attaquent maintenant aux industries et services plus “lourds” (construction, transport), avec les mêmes techniques, et il faut s’attendre à un succès similaire. Au coeur de leurs stratégies : la gestion de nos identités numériques et de nos données personnelles, qui leur permet de capter notre confiance et bâtir dessus une relation de soumission insidieuse, mais finalement librement consentie, dont la progression draine la valeur vers leur pays de domiciliation, tout en détruisant et déqualifiant l’emploi local. Ce mécanisme d’asservissement nous fait perdre, petit à petit, notre souveraineté nationale.

Pour faire face, la France a besoin de préparer sa population au monde qui vient : convertir nos excellents ingénieurs en entrepreneurs, reconnaître l’innovation dans les usages et pas seulement dans la technologie, valoriser l’expérience de l’échec, changer de “logiciel de pensée”... Je crois que Cloudwatt a un rôle fondamental à jouer dans cette mutation. Car la France a besoin au sein de son écosystème d’innovation (la #FrenchTech) d’un acteur capable de tisser ce substrat de confiance sur lequel chacun pourra sereinement s’appuyer pour bâtir son projet. Une confiance qui ne se résume pas dans la disponibilité de machines physiques, mais qui se construit dans la conviction et l’engagement sur la durée des hommes et des femmes qui vont veiller à l’intégrité et la sécurité des données qu’on leur confie.

De mon expérience d’entrepreneur mais aussi d’opérateur international, j’ai acquis l’intime conviction que la société sait reconnaître et récompenser une entreprise qui lui apporte de la valeur. Pour une entreprise de type plate-forme comme Cloudwatt, profitabilité et résultats seront au rendez-vous à condition de rester fermement attaché à une vision long terme

Français d’origine vietnamienne, né en 1975, je suis très sensible par mon identité aux questions de souveraineté nationale. En 2005, je suis parti m'installer à Saigon pour doter le Vietnam du capital intellectuel qui lui permettra de doter la France du partenaire qui lui fait défaut face à l'axe de coopération technologique US-Inde. En 2012, j’ai pris conscience que la France n’était finalement pas dans dans une situation tellement plus confortable face au poids et la dynamique des géants américains ; j’ai décidé de rapatrier ma famille et me consacre depuis à la cause de la French Tech.

L’enjeu dans lequel est engagé Cloudwatt me semble critique et je vous propose par cette lettre de mettre à disposition mon temps et mon énergie à la défense de cette cause en prenant le rôle de Directeur Général de la société.



Principes de management

Pour vous présenter mon projet, je vous invite maintenant à poursuivre cette lecture par les principes de management que je propose d’appliquer, puis des propositions plus concrètes qui visent à rapidement redynamiser l’organisation et la positionner là où elle se doit d’être dans, au coeur de la #FrenchTech.

Les principes fondamentaux qui guideront nos choix et notre processus de décision à travers le temps :
  • Nous garderons un focus inébranlable sur notre mission de défense de la souveraineté française dans le monde numérique.
  • Nous déciderons nos stratégies d'investissement pour privilégier notre développement à long terme plutôt que de rechercher à dégager des profits immédiats
  • Nous adopterons et maintiendrons une structure et une culture "lean" et agile afin d'optimiser notre développement et notre capacité à manœuvrer dans un marché de plus en plus mobile
  • Nous collaborerons activement avec l'ensemble de l'écosystème French Tech avec un focus privilégié sur les acteurs porteurs de missions complémentaires de la nôtre (par exemple : identité numérique).
  • Nous partagerons nos processus de pensée lorsque nous prendrons des décisions importantes et audacieuses pour renforcer notre position et exceller à notre mission

Mon programme

Sur la base de ces principes, voici comment, domaine par domaines, elles pourront se décliner :

Ingénierie

Renforcement du soutien et de la collaboration avec Openstack: transfert des employés dédiés 100% à la cause d’Openstack dans une fondation non-profit prévue à cet effet. D’autres acteurs proches comme Numergy seront bienvenus pour soutenir cette fondation. Ne restera en interne que le code exclusivement propre à l'activité opérateur de CW.

Opérations

Recentrons Cloudwatt sur le métier d’opérateur. L’excellence opérationnelle devient le cœur de son savoir-faire. Les équipes de production ne sont donc pas seulement au cœur de la société mais aussi de toute la tribu de fans qui l’entoure. Ce seront les stars emblématiques de la société sur les forums, en ligne et hors-ligne.

Commercial

Les stars des opérations ayant tout de même des priorités techniques, ils seront relayés et représentés par des évangélistes qui défendront la cause de la souveraineté en en expliquant les enjeux et en accompagnant les porteurs de projets vers les solutions qui leurs conviennent le mieux.
Les marchés naturels sont :
  1. Les plates-formes de demain, les géants français du numérique que nous devons faire émerger de la FrenchTech (Withings par exemple). Aujourd’hui ces entreprises sont des petites start-ups et personne ne saurait dire avec certitudes lesquelles vont prendre de l’ampleur. Et quand elles seront importantes, il sera déjà trop tard (Criteo a déjà ses infrastructures). Il faut donc adopter une approche statistique et en prendre le maximum à bord, de façon neutre, sans tenter de les qualifier.
  2. Les collectivités locales (mairies, communautés de communes…), déjà dépositaires de la confiance des citoyens, parfois inscrites dans des démarches d’open data, qui se doivent de gérer des données parfois publiques souvent personnelles, en pleine souveraineté et en l’absence de toute influence extra-nationale.
Les multinationales du CAC40 et autres grandes entreprises n’ont pas de vocation particulière à utiliser les services de Cloudwatt (le premier client d’Amazon, n’est pas General Motors mais Netflix), sauf pour leurs programmes internes d'innovation et de 2.0.

Il y a moyen de rire un peu avec Teddy Riner ...

Communication

Dans l’économie connectée où nous entrons, la communication interne est aussi la communication externe. Elle consiste à identifier et promouvoir la Raison d’Être de Cloudwatt au travers d’actions qui démontrent notre croyance et notre soutien à celle-ci. 
Dans ce cadre, mes deux premières actions seront :
  1. Une prise de position publique et ferme dans l’affaire de la vente de SFR pour la protection de la souveraineté de Numergy, que nous reconnaissons comme une société “sœur” soutenant la même cause. La présence du groupe Carlyle au sein du capital de Numericable pose bien entendu un gros problème dont nous nous sentons solidaire.
  2. Un amendement des statuts de Cloudwatt afin d’expliciter sa Raison d’être dans son objet social, de l’actuel : “la conception, la réalisation et la commercialisation de solutions et services informatiques” vers quelque chose qui ressemble à : “la promotion de la souveraineté numérique des nations et de la France en particulier, en proposant une plate-forme indépendante de services numériques neutres aux entreprises et aux particuliers via la conception, la réalisation et la commercialisation de solutions et services informatiques.”

Finance

Dans une vision à très long terme, il est possible que l’investissement prévu doive être ré-échelonné sur une plus longue période. Son emploi devra également être rediscuté car le service de la Raison d’être ne nécessite pas forcément d’acheter et opérer du matériel (américain). La promotion de solutions alternatives comme du stockage en mode local P2P, font également partie de la mission. Le soutien d’acteurs complémentaires ou l’acquisition de compétences externes pourrait aussi être considéré dans un marché qui mûrit très vite.
Un important travail de production d’indicateurs sera à prévoir. Notre performance réelle sera le taux de dépendance des projets français aux fournisseurs de services extra-nationaux. La mise en transparence maximale de ces indicateurs va également engendrer un effort important.

Produit

Souverain n'est pas une notion militaire : à coté de l’offre hautement sécurisée actuelle, il conviendra de développer une proposition toujours souveraine mais moins sophistiquée, permettant l’accès à la plateforme pour des projets dont l’enjeu de sécurité n’est pas aussi important, comme par exemple le projet open data du gouvernement, ETALAB.

La stratégie sera marquée pas une divergence forte de l’offre-étalon de leader du secteur, Amazon, via un positionnement “boutique”. On passera au second plan les spécifications techniques des offres pour tout miser sur les aspect remarquables qui rendent la proposition très difficile à comparer (produit français, production locale..).

Enfin, nous respecterons la tradition française d’être une terre d’accueil ouverte sur le monde, en proposant aux acteurs non-français de venir bâtir leurs services sur notre plate-forme tout en respectant leur identité et leur indépendance. Nous laisserons une grande liberté à nos fans pour traduire le site et les offres, par exemple.

Ressources humaines

Outre la recherche des meilleurs talents, nous privilégierons les profils qui partagent notre cause. La mission des ressources humaines inclura le maintien d’un dialogue continu en interne et avec notre écosystème, accompagnant progressivement chaque individu vers son élément. Agilité, autonomie, transparence et ouverture seront au cœur de notre mode de fonctionnement.
Les recrutements ne seront PAS confiés à des cabinets qui pratiquent les tests de personnalité des années 80 et l’analyse graphologique.

Pour conclure, je tiens à revenir sur un point essentiel : l’amendement des statuts de Cloudwatt pour y inscrire sa mission de souveraineté. Ça n’est pas de la simple communication, mais de l’ADN. Si cette mission n’est pas publique, partagée par tous les employés, fans, clients, et surtout opposable aux tiers, comment pourrons nous prétendre offrir à nos champions numériques naissants un espace pour héberger leurs données et celles - privées ou sensibles - de nos concitoyens, qui soit indépendant de tout contrôle ou influence extra-nationale ?

Je me tiens bien entendu à votre disposition pour débattre plus en détail de mes propositions ci-dessus.

mardi 18 mars 2014

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This is broken : compter les utilisateurs.

Il y a quelques mois, la presse et le grand public découvraient avec étonnement les valorisations évoquées pour Snapchat (on parlait d'offres de $3mds de la part de facebook et $4mds de Google). En particulier les journalistes et quelques analystes étaient très émus du "refus" de Snapchat de communiquer leur nombre d'utilisateurs actifs.

Cet émoi m'a tout de suite rappelé l'élégance, la sobriété presque, avec laquelle Rolls Royce a longtemps refusé de communiquer sur la puissance des moteurs qui propulsaient ses voitures. La réponse standard était "la puissance est suffisante".
Le message sous-jacent était : "si c'est ça ton souci, Rolls-Royce n'est sans doute pas ce que tu cherches". Ou plus crûment, "hors-sujet"

400 millions de photos par jour

Car dans notre économie connectée, Snapchat a bel et bien communiqué le chiffre qui comptait : 400 millions de photos échangées par jour. Facebook et Google le savent depuis longtemps, ce sont les connexions et les échanges qui comptent! Seth Godin, biens entendu, le dit mieux que moi.

Sur Gmail par exemple, les publicités qui me sont présentées ne dépendent pas de qui je suis, mais de qui je suis et à qui je parle et de quoi je parle. C'est l'ensemble de la transaction (origine, destination, contenu) qui a de la valeur pour mon interlocuteur et moi, et donc pour l'annonceur et pour Google.

Certes, les modèles de revenus envisageables pour Snapchat incluent la vente d'objets virtuels (stickers, smileys, etc), plus fortement corrélée au nombre d'utilisateurs actifs qu'au nombre de transactions. Mais d'une part, c'est la multiplication des transactions qui incite les gens à les améliorer avec des objets premium, et dans tous les cas c'est une erreur de mesurer une entreprise exclusivement sur ce type de grandeurs. Metcalfe nous disait de manière empirique que l’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs. C'est une loi pratique pour les réseaux indépendants interconnectés et pour lesquels on ne peut qu'estimer l'activité réelle. Et surtout, elle ne parle que du nombre d'échanges possibles, ne prenant pas en compte leur nature, leur "qualité".

Mais pour des compagnies data-driven comme Snapchat ou Gmail, cette estimation grossière ne sert à rien, puisqu'ils ont accès aux données et connaissent très bien le volume, la fréquence, la nature des transactions (ainsi que des patterns d'utilisation)


Data is eating the world

Les métriques clés à surveiller aujourd'hui ne sont plus seulement celles qui ont attrait aux coûts de structure ou au modèle de revenu de l'entreprise, mais aussi et surtout celles qui concernent la finalité du service, et l'usage réel. Et ça ne concerne pas que les services en ligne : les quotidiens gratuits comme 20 minutes parviennent à vendre leurs pages de pub très cher car ils ont su montrer que chaque journal passe entre beaucoup plus de mains que la presse quotidienne classique (20 minutes: 4,3 millions de lecteurs quotidiens pour 960.000 exemplaires).

Ce qui me fait enrager ici (et la raison pour laquelle cet article entre dans la catégorie "this is broken") c'est que ce réflexe d'utiliser les mesures du passé (du statu quo) est un énorme frein à l'innovation. Explicitement ou inconsciemment, l'innovateur est incité à expliquer trop tôt comment son idée va générer de l'argent, et combien. Or les phases initiales d'un projet sont critiques, et si les grandeurs mesurées ne servent pas exclusivement à accélérer la croissance de l'utilité, le projet se retrouvera rapidement ralenti, voir embourbé. Une sous-performance qui pourra coûter très cher.

Investisseurs, entrepreneurs, si un projet a un réel potentiel disruptif, oubliez le vocabulaire et les indicateurs traditionnels. Empressez-vous seulement de le faire émerger!

vendredi 14 mars 2014

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Neutralité du Net : l'anti-iceberg

Le débat sur la neutralité du Net me fait penser à un iceberg à l'envers : tout le monde s'inquiète de cette partie immergée, cachée que sont les tuyaux de la couche de transport et la résolution des noms de domaine, alors que la partie bien visible et de loin la plus imposante que forment les plateformes et les usages qu'elles portent, qui s'en soucie ?

Il y a bien eu quelques entrefilets sur le fait que Apple et Google se réservent le droit de nous supprimer une application de notre téléphone ("pour notre propre sécurité"), mais personne ne s'inquiète vraiment trop de comment Uber sélectionne ses chauffeurs ou de si tous les livres d'Amazon sont traités sur un pied d'égalité. Ce sont des entreprises privées et les utilisateurs ont choisi d'entrer dans leurs écosystèmes, après tout... Résultat lorsque suite à un petit bug, un site perd 75% de son trafic parce que Google l'a "perdu" de ses tablettes, cela passe totalement inaperçu, personne ne hurle à la censure ou vient réclamer de réparation.

Toutes ces plateformes, structurellement vouées à devenir massives, sont engagées dans une relation de confiance avec leurs multitudes, leurs usagers, qui en échange de services rendus acceptent de donner des informations personnelles et de travailler gratuitement. C'est pour préserver ce lien de confiance, qui est leur fond de commerce, que les plateformes doivent faire attention à leurs pratiques car si elles trahissent, elles perdront leurs utilisateurs. C'est finalement le seul levier externe (oublions la NSA un instant) à même d'exercer de la pression sur les pratiques des ces entreprises, qui même cotées en bourse, font en général peu de cas de leurs actionnaires. Pour préserver ce lien de confiance ces plateformes essaient de se présenter en acteur de plus neutre possible vis à vis des différents surtraitants qui opèrent dessus.

Pourtant, elles se trouvent toujours confrontés à des choix incontournables qui leur confèrent une certaine position éditoriale : Uber impose des petites bouteilles d'eau en plastique à ses chauffeurs, un sacrifice écologique arbitré en faveur du confort du passager. Ce contre-pouvoir de la multitude s'est même manifesté au printemps 2013 quand suite à une pétition en ligne, Facebook a transigé sur sa politique de "pas de nudité", autorisant les femmes ayant subi une masectomie à publier des photos de leur poitrine. Mais cette anecdote fait pâle figure face au réel potentiel totalitariste de ces écosystèmes. Car maîtrisant l'outil informatique pour s'adapter au mieux au profil de chaque individu, le match n'est pas du tout égal pour tout un chacun face à ces plateformes. Bien sur, les experts comme la CNIL et l'ARCEP en France ou la FCC au USA sont bien au fait de ces enjeux et observent cela de très près ; mais que pourront-ils tant que les consommateurs sont satisfaits de la situation ?
Le 10 mars à Paris, les postiers du VIIème invoquent la neutralité pour ne pas distribuer des tracts du FN. La Direction les dénonce au nom de la même neutralité ! Sur Internet, le protocole IP impose l'encapsulation du contenu. Les FAI peuvent toujours y accéder mais il est de plus en plus souvent crypté. Il reste que la connaissance de l'émetteur et du récipiendaire sont déjà des informations qui peuvent être exploitées facilement.

Vigilance donc sur la neutralité des plateformes qui en devenant des service universels n'en deviennent pas pour autant des services publics, car s'ils en prennent les avantages qui les arrangent, ils s'absolvent des contraintes usuellement associées. Fabuleux exemple sur Twitter où Matt Cutts de Google demande au public de l'aider à identifier des sites qui "volent" du contenu à d'autres, quand eux-mêmes sont les premiers à le faire !

Et je souhaite enfin bon courage aux plate-formes de l'ancien régime comme les banques dont la non-neutralité est avérée, face aux nouvelles plate-forme de financement neutres à la KissKissBankBank ... D'une façon générale, je pense que la séparation des plateformes de leurs sur-traitants est une pratique très saine qui va se standardiser. Ce qui va sans doute poser des dilemmes difficiles car la plupart des plateformes se lancent à partir d'une "Killer app" qui apporte la première audience.

vendredi 7 mars 2014

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La fausse alerte Netflix et l'avenir de la neutralité du Net

Dans le sens commun, la "neutralité du Net", se réfère à la non-différenciation des paquets de données dans l'infrastructure de transport. Pour faire une analogie postale, mettons nos datagrammes IP dans de vraies enveloppes. La neutralité de la Poste, c'est de transporter toutes les lettres sans les ouvrir, quel que soit leur contenu. Mais cela n'empêche pas La Poste de proposer un tarif lent, un tarif rapide, un tarif domestique et un tarif international sur le même réseau.

Il convient là de rappeler que l'Internet n'existe pas au niveau tuyau. Ce qui existe dans le sol c'est une ribambelle de réseaux (en majorité privés) qui sont interconnectés entre eux. D'où le nom d'ailleurs : Inter (connection) - Net (works). Et dans ce monde de l'interconnexion (en anglais le peering), c'est un peu la jungle : les grands (qu'on appelle le Tier 1) font payer les petits, mais les grands entre eux ne se facturent pas, ni les petits entre eux. Par contre les tout tout petits minuscules (vous et moi), on doit payer un abonnement mensuel aux "petits" qui sont, par rapport à nous, des "grands".
A noter que ces accords de peering se font de gré à gré et sont le plus souvent confidentiels. Quand on est FAI il est important d'avoir un super négociateur dans son équipe.. La métrique de base dans ces négociations étant : combien de trafic tu m'envoies, combien de trafic je t'envoie. Héritage d'une réalité historique : le consommateur final, celui qui paye pour venir, émet très peu (je voudrais voir Ben Hur en HD) et reçoit beaucoup (hop le voilà : bim 4Go !) ; à l'époque celui qui envoit, qui fournit donc le contenu, ne reçoit pas d'argent donc comment pourrait-il être payeur ? Ce n'est pas lui qui demande l'information, ça serait injuste qu'il paye pour satisfaire les besoins d'un autre. Qui accepterait de payer pour recevoir des appels téléphoniques (à part les américains) ? C'est donc sur cette base que l'écosystème des FAI s'est construit.
En noir les FAI, en vert nous les abonnés,
en rouge Netflix et en bleu les interconnections.

La confiance, ciment de la Multitude

Là ou le modèle trouve sa limite, c'est qu'il ne considère que les flux d'information et d'argent. Il fait notamment abstraction des flux de confiance qui sont la matière dans laquelle les plateformes forgent leur alliance avec la multitude. Google, Amazon et autres se sont donc emparés de cette relation avec l'utilisateur, reléguant les FAI au rôle de simple brancheurs de tuyaux. Et progressivement, ils ont ensuite créé des flux hybrides (Confiance/argent), autrement dit monétisé leur alliance. Du coup la base de l'écosystème est remise en cause puisque les utilisateurs dépensent de plus en plus directement dans les plateformes (Appstores, iTunes, Netflix, Deezer, Kisskissbankbank,...) et de moins en moins dans les tuyaux (mobiles à 2€/mois, opérateurs low-cost, ...).

Si l'on devait s'en tenir à "celui qui profite c'est celui qui paye", il semble alors logique que ces plateformes payent leur connection aux Tier 1 de plus en plus cher (car oui, ils payent les FAIs comme nous autres abonnés .. à moins qu'ils arrivent à négocier le contraire !). Et ce qui dérange les défenseurs de la neutralité bien sûr, ce n'est pas que Netflix paye plus cher : c'est qu'en échange, Netflix bénéficie d'un traitement de faveur de la part des FAI. Pourtant, côté individuel le même scénario se produit : il y a des abonnés qui consomment plus que d'autres, et ceux prêts à payer plus se voient proposer des abonnements plus luxueux. Des privilèges qui ne choquent personne puisqu'ils sont achetés. Alors, quelle différence entre l'individu qui paye plus cher pour plus de débit et l'entreprise ? L'échelle.
On crie au loup car on a peur d'un traitement de faveur pour Netflix qui lui permettrait d'étouffer les petits et donc à la fois la diversité et l'innovation, créant de fait un internet à deux vitesses entre les riches qui ont les beaux débits et les pauvres à qui des pans entiers de l'information globale deviennent inaccessible. Les blockbusters disponibles en streaming HD et les petits films indépendants au format vignette. Ce n'est pas faux.
Mais la neutralité des tuyaux n'empêchera pas cette évolution d'avoir lieu, pas plus qu'un sol plat ne garantit que toutes les maisons feront la même taille. Car le fossé se creuse très bien sans inégalités dans les infrastructures, simplement par la nature hégémonique de ces plateformes, qui forment autant de "points hauts" de l'Internet. En réalité ce qu'on risque à  ne pas laisser faire le marché opérer c'est de les voir déployer leurs propres infrastructures (Loon, Google fiber, les drones Titan ...), et finir non pas avec un Internet à plusieurs vitesses, mais avec plusieurs internets, pour les riches, pour les pauvres, pour tels et tels usagers.

Comment ? Un deuxième réseau privé qui se monterait en parallèle d'Internet, et qui pourrait bien faire ce qu'il veut du coup ? Quelle insolence !

Ca serait une sorte de retour du modèle AOL, ce qui parait saugrenu... Aussi saugrenu qu'un réseau de ballons stratosphériques qui irriguerait la planète de wifi, ou moins ? Et l'idée que les marques acceptent de mettre leur propre nom sous l'ombrelle d'une autre entreprise privée, c'est bizarre aussi, et pourtant cela arrive. Avant on avait un espace Nike chez AOL, maintenant on va sur facebook.com/Nike.

Je crois qu'on a tendance à oublier que l'argent de Netflix, c'est celui que ses clients lui ont confié. Et avec cet argent Netflix se doit de faire son possible pour leur offrir la meilleure expérience possible. Si cela nécessite de s'interconnecter directement avec Comcast, leur interdire de le faire revient à sous-optimiser l'usage des infrastructures et sacrifier le confort des utilisateurs sur l'autel d'un noble dessein dont la menace principale vient en fait d'ailleurs ! Levons nos yeux des couches profondes et allons voir ce qui se passe sur ces plateformes ...

En attendant de nous retrouver demain pour la suite de ce billet, je vous laisse en compagnie d'Henri Verdier qui nous parle de tout cela lors de son audition au Sénat en compagnie de Nicolas Colin :