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samedi 4 juin 2016

Un espoir pour le monde

Ces derniers siècles, notre humanité a exploré deux grandes pistes pour réussir à vivre ensemble : la droite et la gauche.

La première dit : si je m’occupe bien de mon prochain, de mon entourage proche, les 150 personnes de Dunbar, et que tout le monde fait pareil, de proche en proche, on devrait avoir la paix sociale. La limite est assez évidente : ces 150 sont de ma religion, ma couleur de peau, ma région, mon niveau social … si bien qu’il est difficile en fait de faire coexister tout ce monde.

La seconde dit : non, il faut arriver à se regrouper à l’échelle de la nation, 10 millions, 60 millions de personnes, et arriver, pour vivre ensemble, à se coordonner pour faire émerger une direction commune. La limite, cette fois, est qu’il est bien difficile d’empathiser avec 60 millions de personnes, et donc d’accepter de transiger pour elle, pour ce fameux “bien commun”.



Quoi de pire : trouver des idiots dans votre camp ou des gens bien de l’autre côté ?
En fait, il semble que ce seuil de 150 personnes soit lié à la taille de notre Néocortex, donc une limite physique de notre cerveau.

“Mais moi, j’ai 2 000 amis sur Facebook” me direz-vous. Oui, mais si je vous demandais de les lister, de tête, combien en resterait-il ? Et de fait, vous serez surement d’accord avec moi pour dire que ces 2 000 ne sont pas tous vraiment vos amis. Il y a des relations, des connaissances, même parfois des quasi-inconnus. Alors, comment qualifier ces 1 850 ? Si “ami” est abusif, comment les appeler ? L’expression “Ami Facebook”, “Ami au sens Facebook du terme”, semble se populariser. En tout cas, ce ne sont pas des inconnus complets. Vous pouvez voir un bout de leur vie, qui sont leurs proches, où ils vivent, plus ou moins plein d’autres choses. Si vous deviez choisir entre prêter 100€ à un tel “ami Facebook”, ou à un étranger complet, le premier aurait sans doute vos faveurs, il est plus facile à retrouver.
Vous voyez ce que je veux dire ?
Si l’on classe toutes ces personnes en fonction de votre niveau de connivence, on obtient une courbe décroissante, un dégradé progressif de confiance. C’est un phénomène bien connu du monde numérique, la Longue Traine (“long tail” en anglais). De façon similaire, Amazon a en référence 150 best-sellers vendus à des millions d’exemplaires, puis des millions de livres vendus à 150 exemplaires, lesquels n’auraient pour la plupart, jamais eu la chance d’exister avant l’ère numérique. Et les quelques-uns qui auraient été imprimés, seraient considérés comme des bides, des échecs, des erreurs.

Nous développons donc tous une “longue traine” d’amis, une population de plusieurs milliers de personnes que l’on connait à des degrés divers mais jamais intense. On les appelle parfois nos “liens faibles”, ou notre second cercle.
Illustration : Mai Lan
Par leur quantité et leur variété, ces liens faibles jouent un rôle crucial dans notre expérience en ligne. Par exemple :

  • un crowdfunding est un dispositif voué à collecter de l’argent auprès de ces liens faibles.
  • c’est en analysant ces liens faibles que les algorithmes arrivent à discerner notre profil et mieux nous cibler
  • ils sont à l’origine de ce phénomène appelé “sérendipité”, nom compliqué pour parler d’un heureux hasard (je retrouve mon copain de primaire 30 ans plus tard chez un client), qui en fait n’est plus tellement un hasard mais un effet statistique.

Mais alors puisque je n’ai pas, au quotidien, conscience de ces liens faibles, comment pourraient-ils influencer ma vie, mon comportement ? Imaginez-vous en train d’écrire un statut sur votre réseau social préféré. Au détour d’une analogie, vous commencez une blague d’un goût douteux sur, disons, les asiatiques. A ce moment précis, par le plus grand des hasards, vous vient à l’esprit le visage de votre ami chinois, cet ancien collègue qui vous avait accepté à l’époque .. Vous l’imaginez en train de lire ça, la tête qu’il va faire, sa réaction … et hum, vous vous dites que finalement elle n’est pas si spirituelle que ça, cette blague, et vous l’effacez. Et voilà, comment un lien faible peut remonter dans votre conscience et influencer votre comportement. Sans même qu’il le sache lui-même. Il est par ailleurs fort probable qu’il ne le lira jamais, votre statut, mais peut-être que si, vous ne savez pas, et vous ne pouvez pas savoir, et d’ailleurs, les écrits restent, il pourrait tomber dessus un jour futur, dans 1 an, qui sait :-) ?
Mieux vaut être chinois pour se moquer des chinois... et marrant de préférence !
On voit là une nouvelle forme d’expression émerger. Qui n’est pas de la correspondance privée comme la lettre papier on son équivalent électronique, le courriel, mais pas non plus de l’expression totalement publique. Une nouvelle forme dont notre cadre juridique actuel n’avait, pas prévu l’existence, comment l’aurait-il pu ? J’espère que nous saurons adapter la loi à la réalité promptement, plutôt que nous entêter à faire entrer au forceps ces nouvelles pratiques dans un cadre devenu désuet.
Ainsi il y aurait une sorte de processus cognitif qui saurait déjouer la limitation physique de notre pensée consciente, notre néocortex, pour nous permettre d’intégrer dans notre attitude au quotidien les 2000, les 3000 liens faibles. Et la grande différence c’est que dans les 3000, vous avez tout : toutes les confessions, toutes les ethnies, toutes les conditions humaines. Ce qui fait une grosse différence. Le regard cumulé, même si inconscient, de tous nos liens faibles, affecte notre expression, nos attitudes, notre comportement. Nous pouvons empathiser avec eux car nous imaginons leurs visages. Et ils nous offrent, ensemble, une appréhension plus fidèle de la société, l’écosystème qui nous entoure.

L’ère industrielle s’est appuyée pour se construire sur la seule pensée consciente, à l’origine de la construction rationnelle de notre société et de l’organisation scientifique du travail. Je crois que nous en avons atteint les limites, et que nous devons, pour aller plus loin, remettre à contribution d’autres zones de nos cerveaux, dont la capacité cognitive est tout à fait remarquable*. Et justement, les technologies numériques nous le permettent en nous apportant les moyens techniques pour entretenir notre relation avec nos liens faibles.

Je ne sais pas si l’homme est né bon, ou neutre, ou pas bon, mais j’ai la conviction que l’homme est un animal social, qui a besoin de se sentir en connexion avec ses pairs. Et qu’en accroissant la portée de nos connexions, au travers de plus de transparence et de permanence, le comportement de chacun va s’améliorer, au sens tendre vers une meilleure harmonie avec les autres.

Voilà d’où me vient mon optimisme pour le monde, qui me fait refuser d’accepter l’argument “qu’il y a toujours eu des guerres, donc il y en aura toujours”, qui me fait penser que maintenant, nous avons devant nous une opportunité qui n’a jamais existé avant. Non sans efforts et acceptations de nouvelles façon de vivre, j’en suis conscient !

*Lire à ce sujet l’excellent “Blink” de Malcom Gladwell qui regorge d’histoires à peine croyables sur les capacités non conscientes de notre cerveau.
photo : Loïc Swiny
Pour aller plus loin, je vous propose d’explorer 3 autres pistes :
Mais si vous voulez changer de sujet, allez donc voir la liste complète des questions ouvertes sur Curious.so !

samedi 10 octobre 2015

Nous sommes de ceux qui n’arrivent plus à aller voter la tête haute.

Nous sommes de ceux qui n’arrivent plus à aller voter la tête haute.
Certains d’entre nous ne votent plus du tout, d’autres votent blanc, ceux qui votent encore le font par défaut, avec tristesse ou colère.
Nous nous sentons piégés par un système politique qui ne nous respecte pas, ne nous entend pas, et depuis quelques temps, nous dégoûte même par ses frasques, ses renoncements, ses promesses jamais tenues, ses mensonges, ses trahisons, son inhumanité.
Nous sommes multiples.
Nous sommes tous différents.
Nous ne sommes pas d’accord sur tout. Et c’est ça notre richesse. Nos expériences de vie montrent qu’il y a tant de chemins pour atteindre des résultats concrets.
Nous voulons expérimenter. Pas à pas.
Nous sommes en mouvement.
Nous avons arrêté de regarder vers le haut avec espoir. Il n’y a plus rien à attendre de ceux qui nous gouvernent. Nous en constatons l'échec, nous le disons sans haine, ni colère.
Et finalement, ils échouent les uns après les autres, car les règles datent des siècles passés, elles ne sont plus adaptées.
Nous ne voulons plus signer de chèque en blanc à des partis politiques.
Nous allons construire une offre politique qui ressemble au monde que nous dessinons jour après jour : libre, connecté, coopératif, interdépendant, concret.
Nous voulons que chacun de nos actes soit émancipateur pour nous tous.
Nous voulons prendre notre place à la table des décisions.
Nous voulons co-construire le monde tel que nous, les gens, l'aurons décidé.
Nous nous mettons en marche de manière collective, horizontale, débarrassée des quêtes de pouvoirs personnelles et des postures partisanes stériles.
Nous allons entrer à l’Assemblée Nationale.
En juin 2017.
Pas dans le poulailler, là où nous sommes parqués aujourd’hui, ou devant notre télé.
Non, nous allons entrer pour de vrai. Gagner des sièges, des circonscriptions.
> Nous voulons faire entrer la Démocratie dans l’ère de la multitude, de l’interdépendance, du partage et de la coopération.
> Nous développons des méthodes et des outils d’intelligence collective pour donner à tous les citoyens les capacités de s’approprier les enjeux, de se porter candidat, de proposer et de voter les lois.
> Nous expérimenterons ces nouvelles pratiques en faisant élire lors de l’élection législative de 2017 des volontaires formés et tirés au sort qui relaieront les décisions de leurs électeurs pendant 5 ans.
A plein de femmes et d’hommes, nous serons plus intelligents qu’un seul être humain. Surtout qu’il est prisonnier aujourd’hui à l’Assemblée des logiques de partis
Nos députés ne seront pas seuls face aux lobbies ou aux experts. La force du nombre leur permettra d'affronter la puissance de l'institution.
Emanation de leurs électeurs, députés aux milles visages, les nôtres; ils seront le prolongement de notre volonté individuelle.
Nous déciderons collectivement ce que le député votera.
Pas sur une loi.
Non, sur toutes les lois.
Pendant 5 ans. A chaque fois qu’un sujet nous passionnera.
A chaque fois qu’une loi heurtera nos libertés, nos valeurs, nos principes.
Plus jamais sans nous.
Cette idée, c’est essayer la « démocratie » au sens propre.
En 2017 nous entrons à l'Assemblée avec suffisamment de sièges pour pouvoir démarrer une expérience inédite.
Le monde se construit déjà avec nous. Où que nous soyons, nous avons déjà pris nos responsabilités. Dans nos vies professionnelles, associatives, dans nos familles, dans nos quartiers, nos immeubles, les conseils d’école, nous sommes déjà debout à donner le meilleur de nous-mêmes pour le bien commun.
Comme énormément de Français nous aimons la politique, nous aimons débattre, nous aimons participer, nous voulons faire quelque chose qui nous dépasse.
Dans le monde entier des mouvements naissent, répondant tous à la même soif de démocratie. Allemagne, Mexique, Argentine, Italie, Espagne, Islande, Grèce, Irlande, Canada, Tunisie et dans des villes et villages français.
Partout dans le monde des initiatives portent la volonté des Peuples à prendre leur place à la table des décisions.
Et nous, ici sommes-nous prêts ?

samedi 17 janvier 2015

(ré-)Apprendre à vivre ensemble

Quand je vivais au Vietnam, le SDF qui dormait dans ma rue n'avait aucune rancoeur, aucune jalousie à notre égard. On se parlait souvent, et le jour où on a oublié notre clef sur la porte, dans la rue, il l'a prise pour la garder et a attendu dehors que l'on revienne pour nous la rendre. A Paris, je ne dis pas bonjour au Roms qui dorment devant ma porte. J'évite leur regard et je n'ose même pas imaginer la possibilité de leur confier les clefs de mon domicile. J'ai un peu honte, mais je gère ma conscience, je me dis qu'on a des gens pour s'occuper d'eux.

La société que nous avons construite est conçue pour que nous vivions côte à côte, et non pas ensemble. L'Etat, les institutions, les entreprises, se chargent de réguler tout cela, strate par strate, faisant ce qu'ils peuvent pour nous éviter le contact avec notre prochain. On accumule les lois et les politiques pour s'occuper des aveugles, des pauvres, des femmes, de la nature... pensant bien faire mais au passage, nous affranchissant de plus en plus de notre devoir de citoyen et du besoin de s'aider directement, de pair à pair.
Bref il faut recréer des ponts, nous reconnecter les uns aux autres. Parler à des inconnus doit redevenir possible.

Le plus urgent bien sur est de reconnecter les plus marginaux avec nous. Les candidats pour la case prison, les enfants sans parents, sans domicile... ceux qui sont en quête de sens, qui n'ont pas les moyens d'aller faire le tour du monde à sa recherche, ceux à qui manque une figure qui les inspire et qui, trop souvent malheureusement, tombent sur des maîtres à penser qui leur inculquent la haine de son prochain...

Selon la philosophie des gentils Barbares, il faudrait créer des connections, et au travers de celles-ci, apporter du Sens à ceux qui en demandent. Malheureusement le fossé qui s'est creusé est tel qu'une confrontation directe risque de mener à plus d'incompréhension et de conflit qu'autre chose.
De plus face à l'ampleur du défi, nous avons besoin de trouver une approche "scalable", capable de rendement d'échelle croissants, de sorte que nous puissions rapidement atteindre une dimension impactante. Dieu merci il n'existe pas de fichier exhaustif et nominatif, le monde n'est pas blanc ni noir. Mais nous pouvons utiliser la puissance du numérique pour permettre à l'offre d'atteindre sa demande, grâce à la fluidité de circulation de l'information.

Mettons donc en relation nos deux multitudes : la multitude des jeunes perdus et la multitude des barbares bienveillants. Chacun d'entre nous produit un message, porteur d'espoir, positif, constructif, qu'il met en ligne sur Internet. A chacun son style, son format (texte, dessin, audio, vidéo...), son message. Des courts et des longs, des durs et des mous, des conformistes et des rebelles... Comme des milliers de petites gouttelettes de Sens. Puis on demande à un algorithme de faire apparaitre ces messages aux personnes qui en ont le plus besoin, en fonction de leur profil et de leur préférences. La charge est à Google et Facebook de trouver avec qui tel ou tel contenu entre en résonance. Tant qu'ils n'ont pas trouvé, pas de clic, on ne les paye pas ! Et même, ils seront peut-être ouverts à nous donner un peu de crédit pour les premières semaines...

Proposition pour 31 mars : un petit coin-atelier où chaque barbare pourra venir produire quelques petites gouttes, sa petite vidéo, son, petit couplet.

Photo Martin Argyroglo

lundi 29 décembre 2014

"Reinventing Organizations", le livre de l'année 2014

Cher Frédéric,

Mille mercis. Mille mercis pour ce travail magnifique qui vient à point nommé répondre aux quelques questions que nous nous posions encore. Et qui vient aussi, peut-être même surtout, nous conforter dans les choix de vie que nous avons fait, en nous relatant la satisfaction de ceux qui ont déjà pris cette route, et qui y ont trouvé l'épanouissement auquel nous aspirons.

J'ai pris quelques notes au regard de notre propre expérience à Officience, dont j'aimerais te faire part en retour.

To CEO or not to CEO ?


Tout d'abord, comme tu l'évoques plusieurs fois, il reste un rôle central dans toutes ces organisations, que le titre de "CEO" reflète assez mal. Ce n'est pas le chef de l'exécution, et pourtant tous les regards sont tournés vers lui. Il y en a toujours un, et un seul. Son renouvellement met en danger la pérennité de l'organisation en mode Evolutionnaire. Même  Linux et Wikipedia sont dotés d'une personnalité emblématique les représentant. La question est donc : le job de CEO est-il soluble dans les organisations Evolutionnaires ?

Une fois qu'il a cédé son pouvoir à la "Constitution", que ce soit sous cette forme, ou dans des fiches, ou un manuel, je tiens que le rôle essentiel de cette personne est de garder tous les yeux braqués dans la même direction, d'être le porte-drapeau de la Raison d'être, la Cause. Et ceci est utile car de manière très pragmatique, il est beaucoup plus simple au quotidien de suivre quelqu'un qui symbolise ces idées, que de suivre les idées directement.
C'est clairement un rôle important, crucial même, mais je ne vois pas de raison de principe pour qu'il n'y a pas plusieurs porte-drapeau, tant que tous soutiennent la même cause.
Il y a donc un rôle de Gardien des Causes, qui peut être partagé parmi plusieurs personnes. Mais ce rôle, pas plus qu'un autre n'a de raison d'être un titre. Je ne pense pas qu'il faille chercher un nouveau titre pour remplacer le terme "CEO", de même qu'aucun autre titre (CFO, CMO, COO ...) n'a d'équivalent.
Mon pari est donc que oui, malgré le fait que les observations actuelles me contredisent, je pense que le rôle de CEO est soluble et que nous parviendront au sein de la Tribu Officence, à nous doter de plusieurs "Gardien des Causes".
Ceci dit, pour répondre au besoin des Etats, des médias, et autres institutions, il reste souvent nécessaire de pouvoir donner un seul nom pour représenter l'organisation toute entière, et si il est parfois possible de jongler un peu, il faut quand même savoir faire preuve d'ouverture d'esprit en acceptant d'entrer dans les cases toutes faites que la civilisation Orange a modelée dans la culture commune.

Tribus sans frontières

Tout au long de la lecture de ton livre, j'avoue avoir été quelque peu dérangé par l'absence de remise en question des organisations, de la forme d'entreprise telle qu'on la connait. L'anthropomorphisme consistant à imaginer une conscience à l'organisation me gêne. En effet, pourquoi penser encore en organisation ? Ce n'est que dans le tout dernier chapitre, qu'enfin, à mon grand ravissement, tu explores comme la fin des organisations fermées comme un futur possible.
Pour ma part, je ne vois pas cela comme un hypothétique futur, je le vois déjà mis en oeuvre aujourd'hui au sein de Linux, Ouishare, ou MakeSense et nous nous efforçons aussi de notre côté à le mettre en pratique. Je vois le monde des idées, des causes, comme autant de "totems" autour desquels nous, être humains, nous prenons position avec plus ou moins d'affinité, de proximité. Il y a bien un point focal, mais il n'y a pas de limite, pas de barrière. Juste des gens plus ou moins proche du foyer, là où se trouvent les Gardiens de la Cause qui essaient, comme ils peuvent, de rallier les gens à leur Cause pour constituer, tout autour (du totem, donc d'eux), la plus grande Tribu possible. Les Tribus n'ont pas de frontières, et nous appartenons tous à plusieurs d'entre elles, avec plus ou moins d'engagement dans chacune.

Dans la Tribu, il y a des gens qui ont ouvert des comptes en banque, comme une grosse caisse commune, un trésor de guerre qui permet de financer des actions visant à promouvoir la Cause. Parmi ces actions, on paye des gens à plein temps, d'autres à temps partiel, d'autres à l'heure, parfois à l'acte, de manière opportuniste, selon leurs besoins et les décisions de chacun. Deux entreprises qui partagent la même Raison d'Etre ne sont en effet pas concurrentes : ce sont simplement deux "pots communs" qui se sont crées dans la même Tribu.
Par contre chaque être humain n'a que 24 heures dans sa journée, et son défi quotidien consiste à décider des Causes auxquelles les allouer. C'est là que se trouve toujours de la rareté et donc une compétition : un concurrent, c'est une Tribu qui essaie de capter les gens vers une autre cause.

Biomimétisme, effectuation et overglorified leadership

J'aime et j'utilise beaucoup, comme toi dans ton livre, l'allégorie du Vivant pour évoquer notre organisation : mécanismes d'autorégulation homéostatiques, lois d'équilibre naturel... mais j'avoue qu'au fond de moi-même une petite voix résonne et objecte : la nature est cruelle, sommes-nous vraiment prêts à jouer ses règles jusqu'au bout ? La sélection naturelle c'est aussi la loi du plus fort, c'est aussi accepter une certaine fatalité dont je me demande si, collectivement, nous sommes prêts à faire face.

Le chapitre sur la stratégie m'a fait penser à la théorie de l'Effectuation de Saras Sarasvathy, qui se prête bien à des organisations ouvertes.

Un passage sur le leadership m'a fait penser à Derek Sivers qui, dans un de mes TED talks favoris, explique que "The true leader is the first follower"

Toujours plus de questions...

J'ai enfin deux questions sur lesquelles j'aimerais avoir ta réponse, mais le temps étant, comme j'écrivais plus haut, une ressource précieuse, je t'invite à n'y répondre que lorsque tu jugeras que l'effort en vaut la chandelle. C'est pourquoi je vais les poster sur la plate-forme Curious, en espérant rencontrer au fil du temps de nombreuses personnes intéressées également par ces questions et qui se joindront à moi pour diffuser ta réponse. Pour l'heure, ta réponse ne profiterait qu'à moi et cela serait, je trouve, bien dommage.
  1. La première question que je me pose est : puisque ces nouvelles organisations semblent restaurer un équilibre de considération entre les principes masculins et féminins, pourquoi les dirigeants de toutes les organisations étudiées dans ton livre sont des hommes ?
  2. La deuxième question porte également sur ton étude : il semble que toutes les entreprises que tu cites dans ton livre sont des succès, au sens où elles parviennent à opérer de manière pérenne et dans l'épanouissement de leurs acteurs. N'as-tu pas rencontré dans tes recherches des entreprises qui auraient essayé d'adopter des principes de fonctionnement Evolutionnaires et qui auraient échoué ?
Encore une fois, c'était pour moi une chance incroyable d'avoir pu te rencontrer, le timing est parfait, je le prends comme un signe du Destin !

Merci encore,
Duc

mercredi 30 avril 2014

L'heure du pivot pour l'association des centraliens

Avec la fusion de Centrale et Supélec, les association d'Alumni vont suivre. Ne serait-ce pas l'occasion de se réinventer un peu ? Nous avons écrit à celle des Centraliens pour proposer un Reboot de la revue interne :

"Chère Catherine,

Suite à notre entretien je te mets par écrit mes propos pour référence.

La cause de l'association se doit d'être : promouvoir le rayonnement de l'excellente ingénierie à la française. 

Sans remettre en cause les activités actuelles (carrière, entraide, etc.), nous devons nous focaliser sur cette Raison d'être pour laquelle nous sommes à la fois Pertinents (au sens : nous avons les moyens, la capacité d'action) et Légitimes (au sens : nous sommes les mieux positionnés pour agir, à égalité peut-être avec IESF).

Le nouveau logo de CentraleSupélec
C'est grâce à ce parti-pris affirmé pour une Cause que nous revigorerons notre communauté qui désaffecte l'association car elle n'y trouve pas de sens. Ce dessein est d'autant plus noble qu'il est contributif à la société en général, supérieur à nos petits intérêts individuels ou communautaires, et donc s'engager dans l'association devient une démarche altruiste et non plus corporatiste. Nous les Centraliens, nous mobilisons au sein de l'association pour servir la société.

Venons-en au rapport avec la Revue. Concrètement, s'engager sur cette voie impliquerait pour la Revue de devenir une publication spécialisée sur l'innovation, l'entrepreneuriat, et le leadership de demain ("Leader, Entrepreneur, Innovateur"...), en langue française. Disponible à tous publics, sur le web, par abonnement et en kiosque, à l'image des nombreuses publications qui existent en anglais sur ce domaine (Wired, FastCompany, TechCrunch, Harvard Business Review, etc.). L'existence de ces revues prouve qu'il y a un marché mais il y a malheureusement un manque cruel en langue française, au grand détriment de notre écosystème #FrenchTech (qui s'étend à tous les pays francophones). La rentabilité de la revue en serait assurée et les retombées positives sur la communauté Centrale Supélec seraient conséquentes en terme d'aura et de réputation. La place est à prendre, nous en avons les moyens !

Nous garderions bien entendu une section dédiée à notre communauté, mais la couverture et l'essentiel des pages intérieures seront des articles de haute qualité pour lesquels aucun corporatisme ne saura influencer le verdict d'un rédacteur en chef qui sera garant d'une ligne éditoriale forte. Je n'ai aucun doute que nous trouverons des personnes très qualifiées pour contribuer vu étant donné qu'à ce jour elles n'ont aucune plate-forme sur laquelle s'exprimer.

Je reste tout à votre disposition si vous souhaitez m'entendre donner plus de détails sur cette vision."

lundi 24 mars 2014

Direction Générale de Cloudwatt : Votez pour moi !

Paris, Mars 2014
Par recommandé (électronique) A/R


Chers membres du Conseil de Surveillance de Cloudwatt,


Je vous écris en compatriote, pour vous parler de notre avenir et du pouvoir qui est en vos mains pour défendre l’avenir de notre nation.

Les enjeux

La montée inexorable des géants américains du Net ne vous a pas échappé. Ayant assis leur mainmise sur les industries immatérielles (publicité, musique, presse...), ils s'attaquent maintenant aux industries et services plus “lourds” (construction, transport), avec les mêmes techniques, et il faut s’attendre à un succès similaire. Au coeur de leurs stratégies : la gestion de nos identités numériques et de nos données personnelles, qui leur permet de capter notre confiance et bâtir dessus une relation de soumission insidieuse, mais finalement librement consentie, dont la progression draine la valeur vers leur pays de domiciliation, tout en détruisant et déqualifiant l’emploi local. Ce mécanisme d’asservissement nous fait perdre, petit à petit, notre souveraineté nationale.

Pour faire face, la France a besoin de préparer sa population au monde qui vient : convertir nos excellents ingénieurs en entrepreneurs, reconnaître l’innovation dans les usages et pas seulement dans la technologie, valoriser l’expérience de l’échec, changer de “logiciel de pensée”... Je crois que Cloudwatt a un rôle fondamental à jouer dans cette mutation. Car la France a besoin au sein de son écosystème d’innovation (la #FrenchTech) d’un acteur capable de tisser ce substrat de confiance sur lequel chacun pourra sereinement s’appuyer pour bâtir son projet. Une confiance qui ne se résume pas dans la disponibilité de machines physiques, mais qui se construit dans la conviction et l’engagement sur la durée des hommes et des femmes qui vont veiller à l’intégrité et la sécurité des données qu’on leur confie.

De mon expérience d’entrepreneur mais aussi d’opérateur international, j’ai acquis l’intime conviction que la société sait reconnaître et récompenser une entreprise qui lui apporte de la valeur. Pour une entreprise de type plate-forme comme Cloudwatt, profitabilité et résultats seront au rendez-vous à condition de rester fermement attaché à une vision long terme. 

Français d’origine vietnamienne, né en 1975, je suis très sensible par mon identité aux questions de souveraineté nationale. En 2005, je suis parti m'installer à Saigon pour doter le Vietnam du capital intellectuel qui lui permettra de doter la France du partenaire qui lui fait défaut face à l'axe de coopération technologique US-Inde. En 2012, j’ai pris conscience que la France n’était finalement pas dans dans une situation tellement plus confortable face au poids et la dynamique des géants américains ; j’ai décidé de rapatrier ma famille et me consacre depuis à la cause de la French Tech.

L’enjeu dans lequel est engagé Cloudwatt me semble critique et je vous propose par cette lettre de mettre à disposition mon temps et mon énergie à la défense de cette cause en prenant le rôle de Directeur Général de la société.



Principes de management

Pour vous présenter mon projet, je vous invite maintenant à poursuivre cette lecture par les principes de management que je propose d’appliquer, puis des propositions plus concrètes qui visent à rapidement redynamiser l’organisation et la positionner là où elle se doit d’être dans, au coeur de la #FrenchTech.

Les principes fondamentaux qui guideront nos choix et notre processus de décision à travers le temps :
  • Nous garderons un focus inébranlable sur notre mission de défense de la souveraineté française dans le monde numérique.
  • Nous déciderons nos stratégies d'investissement pour privilégier notre développement à long terme plutôt que de rechercher à dégager des profits immédiats
  • Nous adopterons et maintiendrons une structure et une culture "lean" et agile afin d'optimiser notre développement et notre capacité à manœuvrer dans un marché de plus en plus mobile
  • Nous collaborerons activement avec l'ensemble de l'écosystème French Tech avec un focus privilégié sur les acteurs porteurs de missions complémentaires de la nôtre (par exemple : identité numérique).
  • Nous partagerons nos processus de pensée lorsque nous prendrons des décisions importantes et audacieuses pour renforcer notre position et exceller à notre mission

Mon programme

Sur la base de ces principes, voici comment, domaine par domaines, elles pourront se décliner :

Ingénierie

Renforcement du soutien et de la collaboration avec Openstack: transfert des employés dédiés 100% à la cause d’Openstack dans une fondation non-profit prévue à cet effet. D’autres acteurs proches comme Numergy seront bienvenus pour soutenir cette fondation. Ne restera en interne que le code exclusivement propre à l'activité opérateur de CW.

Opérations

Recentrons Cloudwatt sur le métier d’opérateur. L’excellence opérationnelle devient le cœur de son savoir-faire. Les équipes de production ne sont donc pas seulement au cœur de la société mais aussi de toute la tribu de fans qui l’entoure. Ce seront les stars emblématiques de la société sur les forums, en ligne et hors-ligne.

Commercial

Les stars des opérations ayant tout de même des priorités techniques, ils seront relayés et représentés par des évangélistes qui défendront la cause de la souveraineté en en expliquant les enjeux et en accompagnant les porteurs de projets vers les solutions qui leurs conviennent le mieux.
Les marchés naturels sont :
  1. Les plates-formes de demain, les géants français du numérique que nous devons faire émerger de la FrenchTech (Withings par exemple). Aujourd’hui ces entreprises sont des petites start-ups et personne ne saurait dire avec certitudes lesquelles vont prendre de l’ampleur. Et quand elles seront importantes, il sera déjà trop tard (Criteo a déjà ses infrastructures). Il faut donc adopter une approche statistique et en prendre le maximum à bord, de façon neutre, sans tenter de les qualifier.
  2. Les collectivités locales (mairies, communautés de communes…), déjà dépositaires de la confiance des citoyens, parfois inscrites dans des démarches d’open data, qui se doivent de gérer des données parfois publiques souvent personnelles, en pleine souveraineté et en l’absence de toute influence extra-nationale.
Les multinationales du CAC40 et autres grandes entreprises n’ont pas de vocation particulière à utiliser les services de Cloudwatt (le premier client d’Amazon, n’est pas General Motors mais Netflix), sauf pour leurs programmes internes d'innovation et de 2.0.

Il y a moyen de rire un peu avec Teddy Riner ...

Communication

Dans l’économie connectée où nous entrons, la communication interne est aussi la communication externe. Elle consiste à identifier et promouvoir la Raison d’Être de Cloudwatt au travers d’actions qui démontrent notre croyance et notre soutien à celle-ci. 
Dans ce cadre, mes deux premières actions seront :
  1. Une prise de position publique et ferme dans l’affaire de la vente de SFR pour la protection de la souveraineté de Numergy, que nous reconnaissons comme une société “sœur” soutenant la même cause. La présence du groupe Carlyle au sein du capital de Numericable pose bien entendu un gros problème dont nous nous sentons solidaire.
  2. Un amendement des statuts de Cloudwatt afin d’expliciter sa Raison d’être dans son objet social, de l’actuel : “la conception, la réalisation et la commercialisation de solutions et services informatiques” vers quelque chose qui ressemble à : “la promotion de la souveraineté numérique des nations et de la France en particulier, en proposant une plate-forme indépendante de services numériques neutres aux entreprises et aux particuliers via la conception, la réalisation et la commercialisation de solutions et services informatiques.”

Finance

Dans une vision à très long terme, il est possible que l’investissement prévu doive être ré-échelonné sur une plus longue période. Son emploi devra également être rediscuté car le service de la Raison d’être ne nécessite pas forcément d’acheter et opérer du matériel (américain). La promotion de solutions alternatives comme du stockage en mode local P2P, font également partie de la mission. Le soutien d’acteurs complémentaires ou l’acquisition de compétences externes pourrait aussi être considéré dans un marché qui mûrit très vite.
Un important travail de production d’indicateurs sera à prévoir. Notre performance réelle sera le taux de dépendance des projets français aux fournisseurs de services extra-nationaux. La mise en transparence maximale de ces indicateurs va également engendrer un effort important.

Produit

Souverain n'est pas une notion militaire : à coté de l’offre hautement sécurisée actuelle, il conviendra de développer une proposition toujours souveraine mais moins sophistiquée, permettant l’accès à la plateforme pour des projets dont l’enjeu de sécurité n’est pas aussi important, comme par exemple le projet open data du gouvernement, ETALAB.

La stratégie sera marquée pas une divergence forte de l’offre-étalon de leader du secteur, Amazon, via un positionnement “boutique”. On passera au second plan les spécifications techniques des offres pour tout miser sur les aspect remarquables qui rendent la proposition très difficile à comparer (produit français, production locale..).

Enfin, nous respecterons la tradition française d’être une terre d’accueil ouverte sur le monde, en proposant aux acteurs non-français de venir bâtir leurs services sur notre plate-forme tout en respectant leur identité et leur indépendance. Nous laisserons une grande liberté à nos fans pour traduire le site et les offres, par exemple.

Ressources humaines

Outre la recherche des meilleurs talents, nous privilégierons les profils qui partagent notre cause. La mission des ressources humaines inclura le maintien d’un dialogue continu en interne et avec notre écosystème, accompagnant progressivement chaque individu vers son élément. Agilité, autonomie, transparence et ouverture seront au cœur de notre mode de fonctionnement.
Les recrutements ne seront PAS confiés à des cabinets qui pratiquent les tests de personnalité des années 80 et l’analyse graphologique.

Pour conclure, je tiens à revenir sur un point essentiel : l’amendement des statuts de Cloudwatt pour y inscrire sa mission de souveraineté. Ça n’est pas de la simple communication, mais de l’ADN. Si cette mission n’est pas publique, partagée par tous les employés, fans, clients, et surtout opposable aux tiers, comment pourrons nous prétendre offrir à nos champions numériques naissants un espace pour héberger leurs données et celles - privées ou sensibles - de nos concitoyens, qui soit indépendant de tout contrôle ou influence extra-nationale ?

Je me tiens bien entendu à votre disposition pour débattre plus en détail de mes propositions ci-dessus.

mardi 18 mars 2014

This is broken : compter les utilisateurs.

Il y a quelques mois, la presse et le grand public découvraient avec étonnement les valorisations évoquées pour Snapchat (on parlait d'offres de $3mds de la part de facebook et $4mds de Google). En particulier les journalistes et quelques analystes étaient très émus du "refus" de Snapchat de communiquer leur nombre d'utilisateurs actifs.

Cet émoi m'a tout de suite rappelé l'élégance, la sobriété presque, avec laquelle Rolls Royce a longtemps refusé de communiquer sur la puissance des moteurs qui propulsaient ses voitures. La réponse standard était "la puissance est suffisante".
Le message sous-jacent était : "si c'est ça ton souci, Rolls-Royce n'est sans doute pas ce que tu cherches". Ou plus crûment, "hors-sujet"

400 millions de photos par jour

Car dans notre économie connectée, Snapchat a bel et bien communiqué le chiffre qui comptait : 400 millions de photos échangées par jour. Facebook et Google le savent depuis longtemps, ce sont les connexions et les échanges qui comptent! Seth Godin, biens entendu, le dit mieux que moi.

Sur Gmail par exemple, les publicités qui me sont présentées ne dépendent pas de qui je suis, mais de qui je suis et à qui je parle et de quoi je parle. C'est l'ensemble de la transaction (origine, destination, contenu) qui a de la valeur pour mon interlocuteur et moi, et donc pour l'annonceur et pour Google.

Certes, les modèles de revenus envisageables pour Snapchat incluent la vente d'objets virtuels (stickers, smileys, etc), plus fortement corrélée au nombre d'utilisateurs actifs qu'au nombre de transactions. Mais d'une part, c'est la multiplication des transactions qui incite les gens à les améliorer avec des objets premium, et dans tous les cas c'est une erreur de mesurer une entreprise exclusivement sur ce type de grandeurs. Metcalfe nous disait de manière empirique que l’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs. C'est une loi pratique pour les réseaux indépendants interconnectés et pour lesquels on ne peut qu'estimer l'activité réelle. Et surtout, elle ne parle que du nombre d'échanges possibles, ne prenant pas en compte leur nature, leur "qualité".

Mais pour des compagnies data-driven comme Snapchat ou Gmail, cette estimation grossière ne sert à rien, puisqu'ils ont accès aux données et connaissent très bien le volume, la fréquence, la nature des transactions (ainsi que des patterns d'utilisation)


Data is eating the world

Les métriques clés à surveiller aujourd'hui ne sont plus seulement celles qui ont attrait aux coûts de structure ou au modèle de revenu de l'entreprise, mais aussi et surtout celles qui concernent la finalité du service, et l'usage réel. Et ça ne concerne pas que les services en ligne : les quotidiens gratuits comme 20 minutes parviennent à vendre leurs pages de pub très cher car ils ont su montrer que chaque journal passe entre beaucoup plus de mains que la presse quotidienne classique (20 minutes: 4,3 millions de lecteurs quotidiens pour 960.000 exemplaires).

Ce qui me fait enrager ici (et la raison pour laquelle cet article entre dans la catégorie "this is broken") c'est que ce réflexe d'utiliser les mesures du passé (du statu quo) est un énorme frein à l'innovation. Explicitement ou inconsciemment, l'innovateur est incité à expliquer trop tôt comment son idée va générer de l'argent, et combien. Or les phases initiales d'un projet sont critiques, et si les grandeurs mesurées ne servent pas exclusivement à accélérer la croissance de l'utilité, le projet se retrouvera rapidement ralenti, voir embourbé. Une sous-performance qui pourra coûter très cher.

Investisseurs, entrepreneurs, si un projet a un réel potentiel disruptif, oubliez le vocabulaire et les indicateurs traditionnels. Empressez-vous seulement de le faire émerger!

samedi 1 février 2014

Accompagner une mutation vers l'économie de la connexion

Cher Vincent, cher Pierre, ce fut un plaisir de déjeuner ensemble. Mobiliser les amoureux du gaz (notamment les salariés de GrDF, mais pas exclusivement) dans cette grande conversation mondiale que porte Twitter en particulier (mais pas seulement), vous faites face à un enjeu formidable.

Non seulement un enjeu de communication interne et externe, mais plus profondément il s'agit de travailler sur le sens que peuvent porter vos activités quotidiennes et l'identité qu'elles forgent au sein de toute partie prenante. En terme d'impact, c'est une évolution dans les relations hiérarchiques à même d'affecter l'organisation toute entière. Un peu comme si, à côté de la pyramide ou la matrice que l'on connaît trop bien, on allait co-créer une organisation parallèle, dessinant des réseaux d'influence informels soudés par des ponts d'information partagée, de confiance et de sentiments... Un beau challenge, vraiment. J'espère que vous grands chefs sont au courant de la portée de votre mission. Pour aller dans le concret, nous avons identifié 4 chantiers que l'on peut entamer de suite.

Pour les dirigeants : une opération de sensibilisation à la disruption numérique et ses enjeux.

Cela peut se faire avec 1/2 journée sur site, avec un conférencier expert puis 2 animateurs. Ou alors une série de visites d'entreprises tournées vers le 2.0 pour échanger avec startupers. Ou alors une mini-série couvrant un concept nouveau à chaque épisode... A débattre, le format le plus adapté sera établi après étude des caractéristiques de l'audience.

Pour l'entreprise et son écosystème : un atelier d'introspective à la recherche de ses Causes.

Quelle est la raison d'être de GrDF ? Identification et formulation d'une ou quelques Causes fédératrices vers lesquelles au moins 80% des activités de GrDF sont tournées, qui fassent du sens (entendu au sens Meaning de Guy Kawasaki), qui dépassent GrDF par leur impact sur la société et pour lesquelles GrDF est un agent indiscutablement légitime.
Mauvais exemples : changer le monde (pas assez légitime), faire du bénéfice (ne dépasse pas GrDF), sauver l'emploi des Greudfiens (pas assez d'impact sociétal)
Bons exemples : faciliter la transition énergétique globale, zéro morts de froid en France, le confort pour tous..
On procède à cela en confrontant d'une part un recensement des activités quotidiennes des employés de GrDF, dont on identifie les valeurs créées, et d'autre part des entretiens qualitatifs permettant de reconnaitre les orientations des causes personnelles des individus, cherchant par synthèse à identifier la cause commune obtenant la plus forte adhésion possible.
Les employés font A, B, C et ça sert à X et Y pour la société. Quand on en parle aux employés ils sont motivés par les causes Y et Z. A l'intersection du réel et du perçu, Y est la Cause la plus prometteuse à court terme.

Pour chaque Cause : création de l'Amicale regroupant ses fans.

On appelle Amicale la tribu informelle des personnes physiques sensibles à une même Cause. Elle n'a pas forcément un nom ou un logo, ses contours ne sont pas nets car chacun positionne son affinité avec telle Cause selon un continuum. De par sa définition, l'Amicale n'accorde aucun statut particulier aux employés comme aux dirigeants de GrDF. L'indépendance et l'autonomie de l'Amicale par rapport à la direction de GrDF est donc hautement souhaitable pour expliciter cet état de fait.
Idéalement, on arrivera à identifier un porteur de Cause pour l'incarner. J'écris "idéalement" car un porteur de cause ne s'invente pas, on ne s'improvise pas de force dans ce rôle, il faut trouver la perle rare authentiquement inspirée.
Il n'est pas envisagé de créer une personne morale à court terme afin justement d'empêcher structurellement toute prise de contrôle. Du fait de cette absence de moyens, l'Amicale aura donc un champ d'action limité dans le monde réel (pour se réunir il faudra soit que les participants payent leur verre, soir une organisation qui héberge gracieusement un collectif sans personnalité juridique). Dans le monde en ligne, l'Amicale sera présente de manière opportuniste sur les sites où elle trouvera le meilleur soutien (Twitter, Facebook, Tumblr, Meetup, LinkedIn... Les plateformes sont nombreuses et chacune porte une audience particulière).

Pour chaque fan : un programme d'embarquement  dans son Amicale.

Une tournure politiquement incorrecte serait : propagande et enrôlement de militants pour la Cause. Ce processus et les outils afférents seront identiques dans la mécanique pour toutes les Amicales. Il consistera en une gamification de l'engagement dans les réseaux sociaux au travers de missions, de badges et d'étapes clefs. La proposition initiale inclurait une élaboration du programme et une animation manuelle (24x7) par un animateur meneur d'engagement. Sur la base des premiers mois d'expérience accumulée on évoluerait progressivement, de façon agile, vers un mode outillé qui permettra à ce meneur de jeu d'accompagner de plus en plus de fans en parallèle.

dimanche 26 janvier 2014

Merci pour le déjeuner

Madame, passionnant de vous écouter et je dois dire, assez vertigineux. Nous militons chaque jour pour contribuer au Grand Effort que la disruption numérique exige de la part des Français. C'est un vaste défi et je constate qu'il reste des transformations face auxquelles on ressent cette peur, ce frissonnement qui nous dit qu'il peut se passer quelque chose d'intéressant.

Je résume ici la démarche que nous proposons pour passer "de la cueillette à l'agriculture".

Accentuer encore la fluidité de l'information

Rendre le monde transparent pour développer un terreau où information, sentiments, et confiance se propageront facilement. Si les employés ont déjà des smartphones cela devrait suffire niveau couche matérielle, il reste la couche logicielle (avoir les bonnes app), les attitudes (se permettre de donner son avis), et la capacité d'expression (savoir exprimer son avis). Toutes ces couches sont bien entendu hautement interdépendantes.

Diversifier et enrichir les phénomènes d'influence mutuelle. Promouvoir des échanges transverses et à titre individuel, sans considération pour les titres ni pour les rôles : people-centric. Au travers de conversations, d'événements, et d'action de renforcement positif des attitudes exemplaires.

Nous sommes bien conscients que cette étape génère une plate-forme qui porte en elle des effets conséquents. Si tout le monde peut s'exprimer, si l'information circule vite et bien, c'est aussi une opportunité de renforcer les autres mouvements au sein de l'entreprise. Par exemple, les syndicats y trouveront aussi leur compte, car eux aussi bénéficieront d'une plus grande visibilité et compréhension des ressentis du personnel et de leur interaction avec les usagers, et les dialogues s'en trouveront à terme enrichis et fluidifiés. Mais c'est aussi une dépossession partielle du pouvoir des managers, qui vont, par cette transparence, perdre de leur emprise. Un impact non négligeable donc sur la gouvernance de toute l'organisation. Il faut avoir confiance qu'en distribuant outils et permission de communiquer, on défend les intérêts de tous, personnel et usagers, et on rend progressivement obsolètes les tentatives de manipulations par désinformation ou le détournement d'efforts en faveur de causes non pertinentes.

Identifier vos Causes et constituer vos tribus.

Sur le terrain ainsi constitué vont se confronter des idées en bazar. Il s'agit donc de faire gagner ses idées et pour bien commencer la bataille, mieux vaut être dans le camp des gentils. Il convient donc, avant toute chose, d'identifier sa raison d'être, sa Cause. Une Cause qui transcende l'organisation, comme dirait Mao. Une Cause par rapport à laquelle chacun sera invité à se positionner, et qui sera invoquée pour fédérer autour d'une action commune. Une cause de préférence noble, fédératrice, de sorte qu'on ne se positionne pas pour ou contre, mais plutôt sur une échelle d'intensité : indifférent, appréciatif, sensible, fan.
Nota : Il est possible pour une organisation d'être au service de plusieurs causes, pour peu qu'elles n'entrent pas en conflit, mais il faut alors savoir se positionner en suiveur si l'on croise une organisation entièrement dédiée à l'une d'elles. Pour mon organisation de 300 personnes, nous avons choisi 5 causes.
C'est alors qu'autour de ces causes se constitue une communauté, une "tribu" dirait Seth Godin. Une tribu n'est pas une organisation. C'est une entité floue, à l'image d'une fonction d'onde. Un individu donné est sensible à des degrés divers aux différentes causes qui lui sont présentées, et décide en fonction d'investir son temps en proportion. Tout l'art d'une tribu qui fonctionne bien, est de permettre à tout un chacun de s'y positionner à la distance correspondant à sa sensibilité. Bien entendu on essaie de faire changer les sensibilités des personnes, pour les rapprocher du coeur, mais il est impératif de savoir repousser les personnes qui ne sont pas authentiquement proches de la Cause, au risque de les voir détruire la motivation de leur entourage. 
Nota : le positionnement d'un individu relève de son identité et ses valeurs personnelles, et non pas de son rôle ou sa fonction dans une quelconque organisation. En conséquence,  le statut d'un individu (salarié, intérimaire, consultant, freelance, usager, partenaire, observateur ...) n'entre en rien dans son affinité avec la Cause et donc son engagement dans la tribu. La tribu, comme la cause, transcende l'organisation.
C'est particulièrement intéressant à notre époque où, l'engagement étant grandement facilité, apparaissent en nombre des interlocuteurs "modérés" et "constructifs" qui auparavant n'auraient pas fait l'effort de s'impliquer dans la cause.

Comment faire ? Quelques idées d'actions

1. Bien entendu, commencer par identifier votre/vos Cause(s). Tempête de cerveau, consultation, forum ... tous les moyens sont bons.

2. Equiper les gares d'un écran tactile donnant l'opportunité à chaque passager entrant de donner une toute petite somme à une bonne oeuvre de son choix (ou au moins un "like"). Le grand total donnera des sommes conséquentes, mais surtout amorcerait chacun dans un état d'esprit positif pour la durée de son voyage. A défaut d'une borne tactile, une app mobile avec géolocalisation peut donner le même résultat (mais avec une audience moindre).

3. Une app mobile qui permette à chacun de se "check-in" dans le train où il se trouve, ou dans sa gare , indiquant le train où il compte monter. Le conducteur, s'il se check-in aurait un traitement particulier. Grâce à ces informations, une personne à quai qui attend son train peut le voir s'approcher sur une carte. On pourrait récupérer aussi les délais d'attente et mesurer l'impact d'un incident en temps réel.