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vendredi 13 novembre 2015

L'Uberisation expliquée à mon chef

Un même système, obéissant aux mêmes lois, peut se comporter très différemment en fonction de l'échelle, car des phénomènes qui étaient auparavant masqués ne deviennent plus négligeables. Prenez de l'eau par exemple, dans un verre. La surface est lisse et plate. Pourtant, si vous en faites tomber une goutte sur la table, vous la verrez ronde et rebondie. L'univers n'a bien entendu pas changé entre temps, les lois de la physiques sont les mêmes. Simplement, cette incohérence s'explique par des forces capillaires qui empêchent la goutte de s'étaler complètement. Il en va de même pour l'économie.
Nous avons tous appris à jouer au marchand ou à la marchande étant petit. Une fois qu'on a compris le principe de l'argent, le fonctionnement du système économique traditionnel est très simple : il faut vendre des choses plus cher qu'elles ne nous coûtent, la différence entre les deux étant la valeur ajoutée que l'on a créée par son travail. Par exemple, j'achète un livre 5€, je le revends 8€, je fais 3€ de marge.
On étend facilement le concept à la notion de service. Par exemple je te présente un client, tu fais une vente grâce à moi, tu me donnes 1€ en échange, il te reste 2€ de marge. Ce service que je te rends a de la valeur pour toi, tu n'aurais pas pu trouver ce client tout seul, car c'est compliqué de trouver un client, ça prend du temps, il faut prospecter, négocier, bref échanger des informations et les traiter. C'est ce qu'on appelle le coût de transaction. Et c'est précisément ce qui est en train de chuter vertigineusement avec le développement du numérique.


Lorsque le coût de transaction s'effondre, avec les mêmes règles du marché, nous voyons apparaitre des phénomènes nouveaux entrer dans la danse. Nous voyons les flux non marchands (Connaissance, Confiance et Sentiment) devenir non-négligeables, grâce à la fluidité des échanges et la permanence de la donnée enregistrée. Voyons donc comment fonctionne ce phénomène qu'on appelle "uberisation" :

1. Tout d'abord, il vous faut une "Killer app"
C'est à dire un produit ou service que vous vendez pour quasiment rien, et que tout le monde s'arrache comme des petit pains. Par exemple Amazon vends ses livres à pertes, Google offre son service de recherche gratuitement, Apple a démarré en vendant des chansons à 1$. Pour Uber, le service de transport de personnes en intramuros est la killer app (eh oui, ce n'est que le début..).

2. Puis vous forgez une Alliance
Une fois que vous avez récolté ces millions, ces centaines de millions de Clients, vous leur proposez de sceller une alliance, c'est à dire un contrat de confiance réciproque. Collectivement, tous ces clients forment une Multitude, et vous, vous êtes devenu une Plateforme.

Voici les termes de l'alliance :
- Vous allez travailler pour moi, sans compensation financière
Sur Amazon on note les livre, sur Uber les chauffeurs. Mais parfois c'est implicite : même si vous n'écrivez pas de revue sur les livres, en observant votre comportement, votre panier, et votre liste de voeux, Amazon peut d'ores et déjà collecter énormément de choses sans que vous ayez aucunement le sentiment de travailler. Le temps que vous consacrez sur le site est pour votre bon plaisir. De même, le cas Google est intéressant : quand vous cliquez sur la troisième réponse de la page de résultat, vous informez implicitement Google que c'est la meilleure réponse pour vous, et toutes les personnes qui vous ressemblent auront alors ce lien-là en premier sur leur page de résultats.
- Vous allez me donner des informations personnelles
Tout votre comportement comme vu ci-dessus, mais aussi numéro de carte bancaire, civilité, informations familiales... tout est bon à prendre. Moins l'information est connue publiquement, plus elle aura de valeur. Apple a dépassé le milliard de numéros de cartes bancaires confiées avec autorisation de prélèvement.
- En échange je vous procure du confort, un meilleure qualité de vie. Faites-moi confiance. Je saurai vous trouver ce dont vous avez besoin. La voiture Uber sera toujours là sans attente, avec la petite bouteille d'eau, etc.


A noter que dans cette alliance, il n'y a pas de clause pécuniaire. Moi, plateforme, comme je vends ma killer app sans marge, je dois me débrouiller autrement pour gagner de l'argent, en monétisant toutes les informations personnelles collectées.
C'est évidemment très traumatisant pour les acteurs de l'économie traditionnelle, qui eux comptent sur la marge pour vivre.


3. Monétisation
Pour gagner sa vie, la Plateforme monnaye la confiance que la Multitude lui a accordée, qui est son bien le plus précieux. Elle va pour cela proposer à des tierces parties de vendre des choses à sa Multitude. Ces tiers ne sont pas des clients de la Plateforme, ni des fournisseurs. On les appelle des Sur-traitants. Chez Uber, les Surtraitants sont les chauffeurs. Chez Amazon, les boutiques en ligne qui utilisent la plateforme Amazon pour vendre leurs produits (les 2/3 des ventes faites sur Amazon ne sont pas faites par Amazon mais par un marchand en ligne qui utilise la Plateforme comme vitrine). Chez Apple, les Surtraitants font des applications qui sont vendues dans le iTunes Store.
La Plateforme ne choisit pas les Surtraitants, c'est eux qui décident, attirés par le potentiel de la Multitude, de la rejoindre. Par contre, la Plateforme se devant de protéger la confiance dont elle est dépositaire, elle fixe des règles du jeu assez strictes vis à vis de ses Surtraitants. Les règles bien respectées, tout le monde peut venir ! La Plateforme prend alors une commission sur les transactions entre les individus de la Multitude, et les Surtraitants. Les cas Uber Amazon Apple sont assez évidents. Pour Google c'est moins net car il y a un intermédiaire : les gens qui veulent que vous veniez visiter leur site (parce qu'ils ont un fer à repasser à vous vendre). Ceux-là payent à votre place, anticipant sur le bénéfice qu'ils feront en vous vendant le fer à repasser. Les Surtraitants sont tous les sites dont Google gère la publicité au travers du programme Adsense, et parmi lesquels Google Search n'est qu'un cas particulier.

6. Les rendements croissants
Une particularité du fonctionnement des Plateformes c'est que plus elles sont grosses, plus elles sont efficaces dans leur travail. Car pour faire la mise en relation Multitude <=> Surtraitant, d'une part plus ils sont nombreux et diversifiés, plus on a de chance de trouver un mariage, et d'autres part pour faire tourner des algorithmes d'apprentissage (de prédiction de demande par exemple), il faut du volume pour s'optimiser progressivement. Exactement comme votre filtre antispam arrive à trouver les mails qui vous intéressent, mais fait quelques erreurs de temps à autre. Ce sont des algorithmes statistiques, ils ne font que calculer des probabilités.
Du coup, le milieu des investisseurs est de plus en plus attentif à votre taille et à la croissance de votre activité (votre "traction" ), car inéluctablement, le plus gros étant le plus rapide, il ne fait que creuser son avance continûment, et s'établit in fine comme un monopole naturel de son marché.


7. La souveraineté des nations à l'ère numérique
Comme tout monopole, la plateforme peut alors dicter ses règles au marché (pas de frais de port pour les livres, bouteille d'eau obligatoire offerte dans les taxis, ...), et ce à l'échelle quasi-mondiale (hors Chine qui a ses propres Plateformes, et Corée du Nord qui n'a pas internet). Et ce, faisant fi des lois nationales : avec Amazon on peut acheter des souvenirs du 3ème Reich en France (ce qui est illégal) par exemple. Ce phénomène est d'autant plus inquiétant que les plateformes sont toutes à ce jour issues ou rachetées par des individus vivant dans la région de San Francisco, qui ne rendent que des comptes très limités à leurs actionnaires. Même le gouvernement américain et son régulateur ne sont pas en position de force face à eux. 
Lire à ce propos l'excellent article de Nicolas Colin sur Silicon Valley Politics.
8. Impact sur la vie privée
Comme nous l’avons vu, les Plateformes vivent d’un flux financier qui se crée grâce à un écart : celui entre la quantité de connaissance dont elles disposent sur nous, par rapport à ce qui est du domaine public (qu’on trouve en vous cherchant sur Google). Il faut qu’elles profitent de cet écart sans toutefois en abuser car trop en montrer pourrait être vécu comme une trahison par la Multitude. De plus, notre société allant vers de plus en plus de transparence, le niveau de connaissance disponible publiquement ne fait qu’augmenter. En conséquence, pour ne pas voir tarir leur source les Plateformes se doivent de pousser toujours plus loin la collecte de données personnelles, pour maintenir l’écart à un niveau suffisant pour pouvoir le monnayer.
Une manière simple de contrer le développement de ces monopoles serait de mettre toutes ses données personnelles en libre accès, mais bien entendu ce principe se heurte à notre besoin d’intimité.


9. Régulation à l'ère numérique
Des industries à rendements croissants, qui génèrent donc des monopoles naturels, cela existe depuis bien longtemps, ce sont les secteurs dits "à effet réseau" : telecom, distribution d'énergie, poste... On a su s'en accommoder soit en les nationalisant, soit par une forte régulation. Le défi auquel nous faisons face à l'ère numérique est que toutes les filières, à mesure qu'elles se transforment deviennent à "effet réseau"... La nationalisation massive n'étant pas une option en économie de marché, il reste le défi de la régulation qui doit se faire non plus à l'échelle du pays, mais à l'échelle de l'internet cad monde sauf Chine.


Retrouvez tous ces concepts et bien d'autres encore dans leur oeuvre originelle : "L'âge de la multitude" par Henri Verdier et Nicolas Colin.



mercredi 16 avril 2014

Identité numérique : ne lâchons rien !

Dans la relation de "confiance" établie entre les géants du net et les individus du monde entier, il est un enjeu fondamental qui reste trop méconnu: celui de l'identité numérique.

La multiplication des outils et services en ligne que nous utilisons a été accompagnée d'une multiplication des logins et mots de passes à retenir pour accéder à ces services. Du moins jusqu'à ce que ces services commencent à lourdement s'interconnecter.

Car désormais, il est très difficile de lancer un service en ligne sans proposer un login social, appuyé sur ceux des géants Facebook, Twitter ou Google. L'intérêt pour le nouveau service: parcours client simplifié (donc taux de conversion élevé à l'inscription), profil enrichi instantanément (photo, âge, statut marital), et un accès privilégié à l'outil de base de la croissance: votre liste de contacts. Pour l'usager également, le calcul est vite fait. Pas de nouveau login, mot de passe, pas de 'captcha' ou de nouvel email de vérification, et l'assurance d'une meilleure sécurité. Car on peut certainement faire plus confiance à Facebook pour essayer de protéger sa base d'utilisateurs et mots de passe qu'à une jeune startup qui doit se concentrer sur ses problèmes de croissance. L'exemple du hack de Snapchat, une app dont on attend pourtant un grand focus sur la sécurité, nous l'a bien rappelé.



Aujourd'hui, ils sont une poignée dans le monde à se disputer ce marché de l'identité numérique: les suspects habituels et déjà bien identifiés - Google, Facebook, Twitter - mais aussi, plus discrètement, Apple, Microsoft, et... Salesforce ! Car il existe aussi un sous-marché centré sur l'identité numérique professionnelle.

Ceux qui tiennent nos logins ne sont pas seulement des prestataires de service: ce sont eux qui tiennent les clés d'accès au marché (nous) pour les prochaines grandes applications, ludiques, sociales ou professionnelles.

Tout a démarré avec Microsoft

On se souvient de Napster, qui est mort en ouvrant la voie de la disruption numérique dans la musique, au grand bénéfice d'Apple. De même, Microsoft a lancé en 1999 un programme d'identifiant numérique appelé Passport. Si on ne parlait pas d'identité numérique à l'époque, tous les éléments y étaient: il suffit pour s'en convaincre de lire ce communiqué de presse sur Hailstorm, un des services développés avec Passport. Extrait :

“ For instance, a task such as booking a flight using an online travel reservation service will become much more effective. "HailStorm" will help enable the travel service to automatically access the individual's preferences and payment information. If traveling on business, a users affiliation with their company's "HailStorm" group identity makes it possible for the travel service to automatically show only the choices that meet the traveler's individual preferences and which adhere to the companys travel policies. 

Nous sommes en 2001 (le communiqué parle de PDA), et l'expérience décrite ne paraît absolument pas choquante. Mais pourtant le marché n'était pas prêt, et les critiques sur le non-respect de la vie privée et des pratiques commerciales déloyales on forcé Microsoft, comme Napster dans le mp3, à faire marche arrière. 

Car facebook n'existait pas encore. Et aujourd'hui, les sensibilités ont évolué, et on confie volontiers à de nombreux opérateurs privés, basés à l'étranger, nos informations sociales, nos liens familiaux, nos statuts maritaux (plus là-dessus un peu plus loin).

Il faut dire que l'offre est attrayante: Google propose avec un identifiant - personnel sur Gmail ou professionnel via Google Apps - des services convergés d'email, d'espace de stockage en ligne, outils collaboratifs. Mais aussi des outils de paiement avec Google Wallet. Et une arme de choix dans cette stratégie de déploiement est la forte intégration avec les smartphones fonctionnant sous Android.

LinkedIn suit une voie similaire avec un focus accentué sur l'identité professionnelle, en offrant un login social à de nombreuses applications, et en faisant converger une pléthore d'outils et services développés ou acquis ces derniers temps: une nouvelle interface de gestion des contacts, Slideshare, l'outil de partage en ligne de présentations professionnelles, ainsi que Pulse, qui vous permet de suivre ce que les gens de votre réseaux lisent et partagent en ligne. Et comme ses concurrents, LinkedIn n'est pas à l'abris d'un faux pas : son CEO Jeff Weiner a en effet décidé de suspendre son service "Intro", pour lequel le grand public n'était pas prêt. Mais le schéma est aujourd'hui clair, et il ne faut pas en douter : il finira par revenir !

La particularité de LinkedIn, c'est qu'ils visent un marché pour l'instant distinct de Facebook, puisqu'ils s'intéressent à l'identité professionnelle, cherchant à capter de l'information sur la nature des échanges professionnels. Et il ne faut pas oublier un avantage clé du réseau social professionnel : l'accès à la masse de fournisseurs, clients, partenaires avec lesquels nous échangeons tous les jours. Ils sont peut-être en dehors des systèmes d'identification de Facebook et Google, mais ils sont sur LinkedIn !

La bataille fait rage

Signe de l'importance de l'enjeu: l'alliance avec Apple, qui a accueilli LinkedIn dans iOS. Même si peu d'applications en tirent profit aujourd'hui, c'est un avantage concurrentiel énorme, les iPhones et smartphones Android représentant la vaste majorité des téléphones professionnels.

Mais dans la bataille, il ne faut pas oublier Microsoft, qui contrairement à Napster, n'est pas mort, et a préservé son "Passport", qui est devenu le ".NET Passport", et renaît aujourd'hui sous le nom de "Microsoft LiveID". Cet identifiant est obligatoire pour utiliser la dernière version de son système d'exploitation, Windows 8, ainsi que ses outils de bureautique en ligne Office 365, et est déjà riche de plus de 300 millions d'utilisateurs.

Si en plus Microsoft parvient à redynamiser Yammer, le réseau social professionnel, en le rapprochant de son LiveID, et choisit de continuer d'imposer le même LiveID aux utilisateurs de ses smartphones (le rachat de Nokia servant avant tout à déployer auprès du public une vaste infrastructure pour accueillir ses services, à l'instar de l'iPhone et des smartphone sous Android), il restera un concurrent sérieux face au autres forces en présence.

Citons sans rentrer dans le détail quelques autres grands fournisseurs de "login sociaux" : Apple (votre AppleID sert à accéder aux services iCloud, iMessage, acheter des logiciels en ligne et même en présentiel dans les Apple Store, sans sortir sa carte bleue), Twitter, Yahoo!, Tumblr (détenu par Yahoo!), PayPal, Foursquare...

Un enjeu de société... et de souveraineté!

Lorsque Facebook propose à ses utilisateurs de déclarer leur situation personnelle en des termes comme "c'est compliqué", "partenariat domestique", ou "relation libre", la firme de Mark Zuckerberg est en rupture avec l'état civil Français. On peut certes y voir un reflet de notre temps, où les cases à cocher dans nos documents administratifs ne reflètent plus la complexité de nos liens avec la société. Je pense d'ailleurs que critiquer l'obsolescence de ces standards est tout à fait justifié. Mais c'est dans le pouvoir laissé à une puissance étrangère (et non-gouvernementale, d'ailleurs) que le bât blesse : c'est un codeur qui choisit quels champs sont disponibles, et non un législateur souverain, soucieux de la défense d'un intérêt national basé sur des valeurs, des règles de vie. 

De la même façon, c'est Facebook qui décide de l'âge à partir duquel un mineur a le droit d'avoir un compte sur sa plateforme (13 ans), ou la nature des informations autorisées à y circuler.

Mais c'est trop tard, non ?

Face aux moyens en présence, l'initiative d'identité numérique de la Poste (https://www.idn.laposte.fr/) peut paraître bien fragile. Mais elle a le mérite d'être une véritable initiative souveraine, et il serait bon qu'elle parvienne à assumer et être fidèle à cette mission.

Fragile, car on le sait, l'économie numérique est globale et il est impossible de rattraper un leader qui a pris la position dominante sur une industrie. Nicolas Colin l'exprime très clairement1  :

“ Dans l’économie numérique, les marchés sont toujours concentrés à l’échelle globale du fait des effets de réseau et d’une architecture toujours conçue pour la participation. Une fois qu’une position a été prise par une entreprise américaine, il n’y a plus de rattrapage possible par une entreprise d’un autre pays. [..] Sauf à ce que l’entreprise dominante s’endorme sur ses lauriers (= MySpace défait par Facebook), il n’est plus possible de partir à l’assaut d’une filière une fois que sa transformation numérique est achevée. ”

C'est vrai dans la plupart des domaines, et plutôt que de créer un Google français ou un Amazon français, les entrepreneurs et innovateurs d'aujourd'hui ont intérêt à se concentrer sur des industries qui n'ont pas encore été conquises par le numérique, et tenter d'aller cette fois plus vite que les américains.

Néanmoins pour l'identité numérique, c'est différent car il s'agit là de la plate-forme unificatrice sous-jacente à l'économie toute entière : si nous ne sommes qu'au début de ce choc de "numérisation", cette période de chaos durant laquelle toutes les industries vont être bouleversées les unes après les autres, il apparaît déjà que ces bouleversements s'appuieront toujours sur des outils d'identification numérique et le stockage de données personnelles (santé, assurance, banque, emploi, services administratifs, etc.). L'enjeu est donc tel que nous avons le devoir de proposer une offre alternative, souveraine, qui ne dépende pas des CGV des géants américains et de leurs accords avec la justice ou le gouvernement de leur pays.




1. [Lire à ce propos son billet complet : http://colin-verdier.com/l-industrie-du-taxi-a-la-frontiere-de-l-innovation]    

mardi 1 avril 2014

Facebook au service de la FrenchTech

Et si, dans notre challenge de souveraineté numérique, notre meilleur allié était Facebook ?

Certes l'idée peut paraître incongrue : Facebook est la société qui a pris la plus grande avance dans la gestion de l'identité numérique. Lorsqu'on lance ou développe un service en ligne, il est devenu presque impossible de se passer du "facebook login" pour recruter de nouveaux utilisateurs. En deux clics, on remplace nom, prénom, adresse email, mot de passe, l'envoi d'un email de vérification, et en plus, on enrichit instantanément le profil de l'utilisateur d'une photo, la liste de ses amis...

Google, LinkedIn et Twitter suivent de près, ainsi que d'autres acteurs plus discrets, mais tout aussi conscients de l'enjeu (Microsoft, Apple, et même Salesforce)

En revanche, un domaine dans lequel Facebook n'est pas en tête, c'est le data center. 

Cela fait près de 10 ans que Google conçoit ses propres machines, après avoir modifié celles des autres. En 2001 déjà, Google équipait ses racks de serveurs avec des machines bon marché, en tirant profit de leur savoir-faire logiciel : en effet, leur architecture intégrant une gestion très poussée de la distribution des données et de leur redondance, il devenait beaucoup plus économique d'utiliser des machines un peu moins fiables, mais beaucoup moins coûteuses que les solutions haut de gamme de Dell, HP ou IBM. Le logiciel faisait le reste. Et lorsque Chris Pinkham a réalisé ce que faisait Google, il y a dix ans, Amazon a emboîté le pas, au grand dam de HP (très bien raconté dans cet article de Wired).

Google production server, a.k.a. corkboard server. Photo courtesy of Marcin Wichary

Facebook a suivi plus tard. Et la grande surprise, c'est que contrairement à Google et Amazon, qui géraient leurs innovations et architectures comme des secrets industriels, la firme de Mark Zuckerberg a décidé de prendre la voie de l'opensource. En 2011, donc, le projet Open Compute voit le jour. En effet, quel espoir avait Facebook, malgré ses énormes moyens, de rattraper un jour l'avance de Google, tant intellectuelle (R&D) que matérielle (volume de machines fabriquées, données d'exploitation, etc.) ?
Le seul espoir résidait dans la multitude. Car mettre tout le monde au travail sur un même projet et leur permettre d'en exploiter les fruits, c'est à la fois bénéficier de la contribution de chercheurs et développeurs non salariés (ou du moins pas par eux), et des économies d'échelle, puisque les fabricants ne produisent pas que pour eux.

On notera que Google a suivi le même chemin en faisant d'Android une architecture ouverte, afin d'avoir une chance de rattraper l'avance prise par Apple avec l'iPhone. If you can't beat it and you can't buy it, opensource it !

Open Software + Open Hardware : un atout de souveraineté ?

Je rebondis bien entendu ici sur cette lettre, dans laquelle Duc Ha Duong annonce ses propositions pour développer Cloudwatt et lui permettre de remplir sa mission de Cloud Souverain. Il me semble fondamental de souligner que l'adoption d'OpenStack par Cloudwatt et Numergy est un très bon choix. Vision long terme, et la meilleure garantie de performance et de vigilance. Non seulement grâce à la masse des contributeurs, mais aussi pour des raisons de sécurité: une organisation ouverte est quasi impossible à corrompre.

Grâce à l'initiative de Facebook, on a la même opportunité pour le hardware, et je ne serai pas surpris si après une phase "best effort" basée sur des infrastructures existantes, Cloudwatt et Numergy commencent à développer des data centers à base d'Open Compute, ou nouent des alliances avec des hébergeurs FrenchTech utilisant ces technologies.

Après Linux, Mozilla, Wikipedia, et Android, je reste abasourdi qu'il faille encore lutter autant pour convaincre de la puissance des modèles Open. L'Open n'est pas une arme à double tranchant et ce n'est pas très compliqué de choisir le bon côté.